Tribune

  • Les universités et le bel endormi. Pourquoi les humanités ont besoin du CNRS, par Claudio Galderisi

    Date: 30 janvier 2016 | Catégories: Tribune

    Réflexion critique sur la restructuration institutionnelle de l’espace de l’enseignement supérieur et le partenariat avec le CNRS.

    Bref état des lieux sur la recherche dans les disciplines des SHS, et sur le rôle que peut jouer l’INSHS dans la sauvegarde des humanités et des disciplines de l’érudition.

    Perspectives et propositions concernant la gouvernance de l’INSHS, la convergence entre CNU et CoNRS, et la protection du temps de la recherche Lire la suite »

  • Pascal Engel: « Brave New Word »

    Date: 07 janvier 2016 | Catégories: Tribune

    Alors que paraît à la Martinière un ouvrage étalant les plus belles universités du monde, nous rappelant que les universités furent des lieux de prestige et le demeurentLe Monde du 23.12.2015  relaie les idées des étudiants de l’université de Louvain. On déplore souvent la passivité des étudiants, leur manque d’imagination. Quand on lit de telles idées lumineuses pour l’avenir, on se dit que tout n’est pas perdu, et que l’espoir brille au fond du tunnel académique.

    1) Rendre les cours magistraux interactifs grâce au numérique

    Trop longs, trop théoriques, Martin pense que les cours magistraux ne sont pas très attractifs. Il propose que les professeurs interrogent les étudiants pendant le cours grâce à une application smartphone, sous forme de quiz. Le cours serait ainsi plus interactif et l’enseignant pourrait évaluer en direct les points de de son cours à éclaircir, en fonction des scores de ses étudiants.

    2) Entreprendre pour financer ses études

    Stéphanie propose d’intégrer directement dans la formation un projet d’entreprise, de recherche appliquée ou d’entreprenariat social. Application pratique et directe du cours, ce projet permettrait également aux étudiants de mettre un pied dans le monde de l’entreprise et

    3) Intégrer des Moocs (cours gratuits en ligne) dans les formations existantes

    Les MOOCs – pour « Massive online open courses » (cours en ligne ouverts à tous) – sont aujourd’hui très appréciés par les étudiants, en complément de leur formation ou comme loisir. Martin propose que l’université leur consacre des crédits ECTS, ces points permettant de valider un diplôme, comme s’ils étaient une matière à part entière, en complément des cours traditionnels.

    4) Déconstruire la semaine de cours traditionnelle

    Jean-Luc est parti d’un constat : il n’y a que dans l’enseignement que les jours et les semaines sont rythmés par des événements répétitifs. Dans le monde du travail, les employés se consacrent plutôt à une tâche pendant une période donnée, avant de passer à une autre, en bénéficiant de l’expérience acquise dans le projet précédent. Il propose donc de la même façon de concentrer les cours sur un petit nombre de matières, en petits groupes. Les étudiants pourraient alors se consacrer à quelques matières à la fois, en étant mieux accompagnés et évalués par projet.

    5) Ne pas chercher, simplement trouver

    Charles a inventé la « non-recherche » pendant un doctorat : faire une thèse de trois ans consacrée à faire de petites trouvailles concrètes et non de grandes recherches théoriques. Au lieu d’une soutenance à la fin, il propose une exposition de prototypes. Et pourquoi pas de fabriquer les meilleures trouvailles dans des fablabs.

    6) Faire des cours plus courts

    On le sait, la concentration diminue fortement après 30 minutes. Concevoir des cours de 30 à 45 minutes, plutôt que 2 heures, c’est plus de productivité, moins d’ennui, plus de concentration pour les étudiants et moins de fatigue pour le professeur, d’après Vincent.

    7) Tirer les enseignants au sort dans la population

    Dans l’Antiquité grecque, le tirage au sort était la règle pour désigner les membres de certaines institutions exécutives et juridiques. Alexandre part du principe que tout le monde dispose de connaissances à partager et propose donc d’appliquer la même méthode pour choisir les enseignants. Ils seraient tirés au sort dans la population pour un an seulement, afin de rester motivés, pourraient bénéficier d’une formation avant de proposer un cours dans leur domaine de prédilection.

    8 ) Créer des espaces de relaxation au sein de la fac

    40 % des étudiants disent avoir du mal à gérer leur stress d’après une étude parue début décembre. Aurélien imagine une université conçue pour aider les étudiants à rester zen : sièges relaxants, phéromones antistress, luminothérapie … Pour concevoir ces dispositifs, il propose même une collaboration entre étudiants en design et en architecture.

    9) Créer un camping des recalés

    Rassembler créatifs et pédagogues du monde entier plusieurs mois par an pour venir en aide aux étudiants en difficulté lors d’un camping numérique, c’est l’idée plutôt originale de Michaël. Au programme : révisions par de multiples canaux d’apprentissage, espaces de détente, lieu de rencontre avec des professionnels, coaching personnalisé, yoga et cocktails d’été.

    10) Constituer des classes intergénérationnelles

    Pour Olivier, les étudiants de 2035 auront entre 7 et 77 ans, ce qui permettra de profiter des expériences et visions de chacun, en mélangeant disciplines et classes d’âge. La fac deviendrait un lieu où les différentes générations pourraient communiquer et mieux se comprendre. »

    À la lecture de ces propositions lumineuses et inventives on se pose deux questions : a)  comment n’y a-t-on pas pensé plus tôt (par exemple quelle idée géniale de demander aux enseignants d’interroger leurs étudiants de temps en temps pour savoir s’ils ont compris le cours ! et quelle idée géniale de le faire avec un smartphone plutôt qu’oralement devant la classe !) b) pourquoi ces propositions seraient-elles utopiques puisque la plupart correspondent à des dispositifs déjà en place (par exemple les MOOCs font déjà partie des enseignements existants dans de très nombreuses universités, beaucoup voudraient les substituer aux enseignements existants, et les auditeurs libres du troisième âge sont déjà sur les bancs des universités faisant profiter les jeunes générations de leur expérience).

    Les autres dispositifs emportent aussi l’enthousiasme. Ils visent tous à modeler l’université sur les deux institutions dont jusqu’à présent elle s’est, à son grand tort, soigneusement éloignée : l’entreprise et les  loisirs. Mais là aussi les utopistes ne voient pas que ce qu’ils proposent est déjà dans la réalité : la plupart des universités américaines sont déjà des entreprises (et les MOOCs sont gérés par des plateformes privées) et c’est ce modèle qui va s’imposer partout. Aux US il y a déjà une Apple University et une (mais oui !) Hamburger University (de Mc Donald) destinées à instruire les étudiants dans les matières des firmes qui les financent, exactement sur le modèle des écoles Pullman au dix-neuvième siècle, décrites par Michael Walzer dans ses Sphères de justice (Éditions du Seuil, 1997). On attend les universités LinkdIn et Face Book, dans lesquelles on apprendra en réseau, en likant les posts  de ses friends.  On notera pourtant que si les étudiants veulent que les universités soient comme des entreprises, ils ne souhaitent pourtant pas qu’elles soient payantes. On admirera le sain idéalisme de la jeunesse européenne. La grande sagesse de ces étudiants est d’avoir compris que les universités ne peuvent plus délivrer des savoirs théoriques, livresques, généralistes. Elles doivent délivrer des savoirs pratiques, car savoir, c’est savoir-faire. Le responsable des tests PISA n’a-t-il pas dit :  « Le monde moderne se moque bien de ce que vous savez. Il s’intéresse à ce que vous savez en faire. »

    Quant aux loisirs, ils seraient en effet la contrepartie naturelle d’une vie universitaire calquée sur le monde du travail. Renchérissant sur la proposition 4) , aux accents derridiens bienvenus, on pourrait proposer d’installer, dans chaque amphi, ou à côté de chaque amphi, des salles de relaxation où les étudiants pourraient faire la sieste quand ils en ont envie. Ce serait tout de même plus confortable que de les voir dormir sur des sièges raides dans les amphis. Si l’on objecte que les étudiants seraient très nombreux dans ces salles de relaxation et qu’il faudrait pour cela de la place dont les universités ne disposent pas, la réponse est toute trouvée : avec l’usage quasi-universel des MOOCs les étudiants ne viendraient plus à l’université, sauf pour s’installer dans ces salles de relaxation. Ou bien alors ils se relaxeraient chez eux sur leurs sofas, ce qui libérerait les salles de relaxation pour ceux qui n’ont pas de sofa à domicile. Ainsi l’égalité sociale serait favorisée.

    Quant à l’idée du camping pour les recalés, elle est tout simplement admirable, car elle offre des loisirs – on pense au fameux film avec Frank Dubosc –  au lieu de punitions. Jadis on envoyait les enfants turbulents en colo ou en summer camp. Sous une tente, que n’apprend-on pas, surtout s’il y aussi des filles! On pourrait aussi nommer chefs de camp les mauvais professeurs, qui feraient ainsi de bons scouts. Le scoutisme n’est-il pas lui aussi une école de savoir-faire ?

    La proposition 5, ne pas chercher, simplement trouver, est tout aussi brillante. Comment n’y a t-on pas pensé avant ? Cela résoudrait le paradoxe du Ménon, car si l’on se contentait de trouver, il n’y aurait pas besoin de savoir ce qu’on cherche, ni même de se demander si on l’a trouvé, puisque ce serait nécessairement le cas. Pensons là encore à l’économie réalisée par l’Etat dans les pays qui ont des institutions de recherche entièrement dédiées telles que le CNRS. On pourrait le supprimer, puisqu’au lieu des chercheurs on aurait des trouveurs. Et un trouveur n’a pas besoin d’autre chose que d’un service valorisation et de dépôt des brevets. Le CNRS rétablirait son budget, et pourrait ainsi damer le pion aux universités, qui ne trouveraient rien, puisqu’elles n’auraient pas de centres de trouvaison, et se réduiraient à des MOOCs.

    De même la proposition 6, faire des cours plus courts, est très bonne. Les psychologues ont montré que l’attention span chez le jeune adulte ne dépasse pas 20 mn et qu’il suffit d’une interruption de 2 minutes (par exemple par un message reçu sur Face Book) pour que l’attention retrouvée prenne plus de 10 minutes. Les cours pourraient durer 10 à 15m, ce qui est assez bien. On pourrait, comme les Scopitone que les jeunes générations ne connaissent pas mais gagneraient à découvrir, les limiter à 2mn 35. Comme nous avons affaire à des digital natives, écouter trois scopitone à la fois en MOOCs devrait être un gain de temps et d’attention, permettant de se livrer à d’autres activités (par exemple faire son mail, répondre sur les réseaux sociaux, ou dormir). Quant aux professeurs, quel gain de temps ! Avec des cours de 2 à 10 minutes, ils passeraient moins de temps dans les bouquins, et plus à dialoguer avec les étudiants.

    La proposition 7 est de loin la plus révolutionnaire (elle l’est d’autant plus qu’elle rappelle aux plus anciens parmi nous la Révolution culturelle du président Mao). On tire bien au sort les jurys populaires pour des décisions autrement plus importantes que celles d’apprendre les mathématiques ou la géographie, alors pourquoi pas les professeurs ?  Mais on peut objecter deux choses. L’une est qu’on ne peut pas être sûr, même quand il s’agit de demander son chemin dans la rue ou de trouver un bon plombier, que la première personne prise au hasard dans la rue, fera l’affaire , et il n’est pas évident que cela pourra se faire en économie des entreprises ou en gestion. Le remède ici, ce sont les MOOCs : n’importe qui peut devenir très fort en égyptologie avec un MOOC, donc pourquoi pas en gestion financière ou en histologie?  L’autre objection est que cette mesure est inutile car elle est déjà en œuvre. Les conditions dans lesquelles les enseignants d’université sont nommés ne sont-elles pas le produit du hasard  à au moins 90% ? D’abord du déterminisme social, puisque 80% des fils d’enseignants et de la bourgeoisie font des études supérieures. Or c’est le hasard qui les fait naître dans classes aisées. Donc s’ils occupent les postes universitaires, c’est encore par hasard, exactement comme c’est par hasard que les retraités se retrouvent tous sur des bateaux de croisière ou les acteurs dans des villas à Beverly Hills. Ensuite, quiconque a fréquenté le CNU et les commissions chargées de nommer les professeurs sait que les résultats ne sont pas meilleurs que si on les tirait au hasard. Raymond Aron ne rappelait-il pas dans ses Mémoires  que les nominations à la Sorbonne dépendaient souvent du fait que tel enseignant était allé aux toilettes ou déjeuner pendant un vote ?  Cette proposition ne ferait que rétablir ce qui existe déjà, et elle ferait faire des économies au Ministère et à toutes les associations, qui, comme QSF, se fatiguent à proposer des candidats au CNU ou à s’occuper de la qualité et de la justice  du recrutement universitaire.

    Enfin, de telles mesures, si mises en œuvre complètement, auraient un immense avantage: elles libéreraient ces plus belles universités du monde, qui pourraient devenir des lieux touristiques ou des hôtels de luxe. Je ne dormirais pas à Stanford ou dans la Sorbonne, mais  cela ne me déplairait pas de le faire à Bologne ou Salamanque.

     

  • « La secondarisation de l’université est enfin achevée. De la réussite pour tous au “diplôme aidé” », par Claudio Galderisi

    Date: 30 septembre 2015 | Catégories: Tribune

    « Non habemus hic manentem civitatem ». Ces mots célèbres que l’on trouve dans la Lettre aux Hébreux ont sans doute inspiré les politiques universitaires des dernières années. Les ministres qui se sont succédé ont dû considérer que le sort de l’université était scellé, qu’aucun gouvernement n’oserait plus défier le pouvoir de veto des syndicats des étudiants. “Non habemus hic manentem universitatem”, ‘notre université définitive ne se trouve pas sur cette terre’ est ainsi devenue leur credo, aussi inavouable que reconnaissable dans tous les décrets, arrêtés et lois qui ont pierre après pierre démonté l’édifice de l’université française. Le dernier rapport de la Stratégie nationale de l’enseignement supérieur propose de poursuivre avec une persévérance diabolique l’œuvre de “secondarisation” de l’université française. L’université aurait désormais pour principale mission de diplômer 60 % d’une classe d’âge. La ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche le recommande au Président de la République, qui, venu inaugurer l’année universitaire à l’université Paris-Sud de Saclay, en a fait aussitôt l’objectif stratégique. Ite, missa est. Lire la suite »

  • « Dottore ! » par Pascal Engel

    Date: 11 mai 2015 | Catégories: Tribune

    Plus d’une fois, dans un restaurant ou dans un hôtel italien, je me suis vu apostropher par le garçon ou l’hôtelier d’un vibrant (et ironique) : « Dottore ! » qui ne manquait pas, malgré la prodigalité avec laquelle mes interlocuteurs semblaient l’utiliser pour la plupart de leurs clients, de me flatter. J’avais beau savoir qu’en Italie le titre de dottore  est conféré aux  titulaires du diplôme de laurea, qui correspondait en gros à notre ex-maîtrise et à notre présent master, et non pas au titulaires du dottorato di ricerca, j’étais ravi qu’on me confère aussi généreusement ce titre sur ma bonne mine. La même chose, mutatis mutandis, m’était arrivée en France quand j’obtins en 1981 le diplôme de docteur de troisième cycle, pourtant considéré à l’époque comme un doctorat au rabais, par opposition au doctorat d’Etat, disparu au moment de la loi Savary en 1984 : la concierge chargée de me monter le courrier dans mon immeuble parisien m’avait un jour demandé une consultation médicale gratuite car elle avait vu une lettre me gratifiant de ce titre. Lire la suite »

  • « Loi Fioraso: un chèque en blanc à l’anglais » par Antoine Compagnon

    Date: 21 juin 2013 | Catégories: Tribune

    Article publié dans le Figaro du 18 mai 2013

    Passons sur Proust et les cinq pelés qui se retrouveraient pour parler de lui si les universités françaises ne basculaient pas à l’anglais. Mme Fioraso dit que c’était une plaisanterie. Drôle d’humour de galérien, tout de même, chez une ministre qui voulait promouvoir son projet de loi ! Et la blague a si bien pris qu’on ne parle plus que de ce fameux article 2 au détriment de tous les autres, lesquels ne sont pourtant pas sans diviser les universitaires. Ce débat public n’en est pas moins bienvenu, touchant à un point justement sensible de la dignité nationale : la place de la langue française en France.

    Je ne suis pas contre tout enseignement en langue étrangère, à condition que le cadre en soit clair. Aujourd’hui, la loi Toubon n’est pas respectée. Des universités et de nombreuses grandes (et moins grandes) écoles, l’ignorant superbement, donnent de plus en plus de cours en anglais. On nous dit qu’il s’agit de régulariser cet état de fait et l’on tente de nous rassurer en annonçant des décrets d’application qui limiteront l’usage des langues étrangères. Mais nous ne savons rien de ces décrets. Et seront-ils plus respectés que la loi Toubon ? L’article 2, à ce stade, est un chèque en blanc à l’anglais. Lire la suite »

  • Les MOOCS : Cours massifs ou armes de destruction massive ? par Pascal Engel

    Date: 24 mai 2013 | Catégories: Tribune

    Un nombre croissant d’universités, principalement aux Etats Unis – mais peu encore en Europe (EPFL, Genève, Munich, Edinburgh, Amsterdam) – se sont lancées dans les MOOCs (massive online open courses, en français cours massifs en ligne libres « CMELL », mais à ce jour, seuls trois établissements francophones ont des MOOCscs[1]). Comme on sait,il s’agit de cours en ligne sous la forme de séries de podcasts, « gratuits et accessibles à tous », promettant, au lieu du cours ex cathedra en « présentiel » une « pédagogie participative » en « virtuel » autorisant « des exercices, des quizz en ligne, l’auto -évaluation par les pairs, et des forums ». Depuis que ces cours ont été proposés par diverses universités américaines pionnières (Stanford, Harvard, MIT, etc.), puis se sont étendus aux autres, ils ont connu un immense succès, attirant sur la toile des centaines de milliers d’étudiants du monde entier et, du même coup, l’appétit des investisseurs. Les arguments en faveur des MOOCSsne manquent pas. Ils vont, nous dit-on, étendre les campus virtuels à l’échelle mondiale et permettre aux étudiants des pays les plus défavorisés d’avoir accès à l’enseignement supérieur. On vante leur caractère démocratique – alors qu’il faut un diplôme et payer des droits pour s’inscrire à l’université, les MOOCS seraient ouverts et gratuits – et leur pédagogie novatrice – le professeur n’a plus qu’un rôle secondaire d’incitation à la discussion, les étudiants font le reste – ainsi que leur commodité pour le professeur, qui peut à présent se consacrer à l’ « animation de petits groupes » et « à la recherche ». Qu’en est- il en réalité ?[2] Lire la suite »

  • « Un amour de Mme Fioraso », par Antoine Compagnon

    Date: 21 avril 2013 | Catégories: Tribune

    Article publié dans Libération, le 3 avril 2013

    Le projet de loi Fioraso sur les universités, présenté en conseil des ministres le 20 mars, libère l’emploi des langues étrangères – de fait l’anglais – dans les cours, examens, mémoires et thèses. Cela se faisait déjà à Sciences Po, désormais le modèle des modèles, et, sans trop le dire, de plus en plus ailleurs.

    Je ne comptais pas intervenir dans le débat, conscient que mes amis scientifiques se sont convertis, bon gré mal gré, à l’anglais pour survivre : diffuser leur recherche, publier dans les revues internationales, répondre aux appels d’offre européens et même français, l’Agence nationale de la recherche (ANR) requérant, à juste raison, que les projets soient évalués par des experts étrangers. L’anglais est la langue de l’académie globale, de l’économie mondiale de la connaissance, et la France reste plutôt à la traîne, comparée à ses voisins d’Europe du Nord, d’Allemagne ou même d’Italie. Lire la suite »

  • « Dérives des universités, périls des universitaires », par Arnaud Mercier

    Date: 18 janvier 2013 | Catégories: Tribune

    Résumé: Sous les auspices de l’OCDE notamment, une vision libérale de l’enseignement supérieur et du savoir s’est imposée progressivement dans de nombreux pays développés, sous couvert de pragmatisme et d’évolutions imposées, présentées comme indispensables et évidentes. Pourtant, ces évolutions n’ont rien de naturel. Elles relèvent d’une idéologie managériale exogène aux us et coutumes universitaires, dont l’application se révèle même contreproductive. On peut alors parler de dérives pour les universités, qui mettent en péril les modes de travail des universitaires et des personnels académiques en général. Sous ces coups de boutoir, les universités se liquéfient, elles se bureaucratisent, entrent stérilement dans un esprit de compétition mal placé, de sorte qu’un sentiment d’aliénation professionnelle s’empare de plus en plus des personnels, chacun se sentant dépossédé de son outil de travail et perdant progressivement le pouvoir de définir le sens des missions de l’université. Ces dérives sont lourdes de conséquence et la qualité de la recherche et du service rendu aux étudiants ne peut que s’en ressentir. Lire la suite »

  • « “Classes prépa” et universités : des liaisons dangereuses ? », par Pascal Engel

    Date: 17 janvier 2013 | Catégories: Tribune

    Le député M. Jean-Yves Le Déaut, dans son rapport intitulé « Refonder l’Université. Dynamiser la recherche »,  et Madame la ministre Geneviève Fioraso, dans ses dernières déclarations ( Le Monde, 14.01.2013) proposent  « un rapprochement entre les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) et les universités. On annonce que  l’une des premières conséquences sera « l’inscription automatique à l’université des étudiants en CPGE ». Tout en restant dans les lycées chaque classe prépa sera rattachée à une université par une convention. Cela permettra aux enseignants de donner des cours dans les deux établissements. « Les proviseurs seront incités à  proposer à leurs élèves des cours à l’université. Les élèves de CPGE seront ainsi immédiatement initiés à la recherche » (sic).

    Le rapport du député Le Déaut  remis au Premier ministre  le 14 janvier 2013,  propose la création d’EPCS  « par convention entre les établissements et organismes fondateurs ». D’autres  partenaires, en particulier des entreprises et des collectivités territoriales ainsi que des établissements ou organismes de recherche ou d’enseignement supérieur ou de recherche non fondateurs et des lycées comprenant des classes préparatoires aux grandes écoles, peuvent y être associés (p. 42).

    Le même rapport « propose que le ministère de l’éducation nationale mette à disposition du premier cycle de l’enseignement supérieur 500 PRCE ou PRAG en plus par an pendant cinq ans, notamment des titulaires d’un doctorat». En outre, « pour remédier à la différence grade/fonction des PRAG du supérieur effectuant de la recherche », le rapport propose encore «la transformation de 300 postes de PRAG du supérieur en postes de maîtres de conférence (pour les PRAG titulaires d’un doctorat, inscrits sur la liste de qualification et publiants). Par symétrie une partie du service de cours de doctorants ou ATER ayant déjà enseigné dans le supérieur pourrait être effectuée dans les lycées pour y introduire des disciplines qui, jusqu’à aujourd’hui, étaient uniquement enseignées dans le supérieur. Des enseignants-chercheurs pourraient aussi être incités à faire des conférences à propos de l’enseignement supérieur et de la recherche dans les lycées et à servir de pont entre les équipes pédagogiques des deux mondes » (p.73)  et il ajoute que  « chaque lycée ayant au moins une formation supérieure (CPGE ou STS) soit rattaché par partenariat avec un établissement d’enseignement supérieur de son académie qui effectue de la recherche ». Il termine en proposant de « subordonner les équivalences d’années entre les cours suivis en CPGE et l’Université à une double inscription des étudiants dans les lycées et dans l’enseignement supérieur. » Lire la suite »

  • « Les futures Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE): du souci à se faire … », par Pascal Thomas

    Date: 15 janvier 2013 | Catégories: Tribune

    Les discussions ont déjà commencé dans les différentes académies pour préparer les dossiers d’ESPE. Cela signifie que personne n’a attendu les derniers arbitrages et le débat parlementaire concernant la formation des professeurs des écoles, collèges et lycées, comme si le résultat final faisait peu de doute. Beaucoup d’universitaires pensent (et craignent) que les futures ESPE seront   essentiellement des IUFM rebaptisés, et dotés de pouvoirs encore plus étendus.

    Il est encore temps de réagir et de parer à ce danger. Il faut le faire en dessinant ce qu’une grande partie des universitaires juge sans doute désirable pour cette formation des enseignants du secondaire, si cruciale pour les générations à venir.

    Le nœud du problème est que nous voulons des professeurs de l’enseignement secondaire qui maîtrisent leur discipline avec  l’assurance que procure une connaissance approfondie . Il nous paraît évident que les connaissances et les compétences, en ce qui concerne ces contenus d’enseignement, se trouvent dans les départements des universités, en grande partie. Contrairement à mon collègue Bernard Julia (voir l’autre tribune publiée sur le site de QSF), je ne pense pas qu’il soit possible d’arriver à un consensus avec la CDIUFM (Conférence des directeurs d’IUFM) sur les « grands équilibres pédagogiques ».  Les directeurs d’IUFM dénoncent l’apprentissage de la discipline comme un “bachotage” et ne veulent même pas de la contribution des IPR et formateurs des rectorats… qui ont parfois des idées beaucoup plus raisonnables sur la pédagogie que certains personnels des IUFM spécialisés en sciences de l’éducation.

    Cela pose des problèmes d’organisation aigus : un des points essentiels du projet de loi est de recruter  exclusivement des candidats inscrits en MEEF (masters d’enseignement), et partant, de conférer un monopole aux ESPE, qui seront seules accréditées à les délivrer (et avec un contrôle sur leurs maquettes qui sera sans doute beaucoup moins serré que pour les habilitations de diplômes universitaires, puisqu’il se limitera à l’accréditation des ESPE).  Evidemment, certains étudiants titulaires d’un master recherche pourront se réorienter, mais ils devront probablement refaire le cursus.

    La meilleure solution, selon moi mais aussi pour beaucoup de collègues à qui j’en ai parlé, serait de concevoir  l’ESPE comme une simple structure de coordination, de façon à ce que les actuels personnels des IUFM soient répartis dans des départements universitaires correspondant à leurs compétences. Mais tout indique que cette demande, dénoncée par avance par la CDIUFM comme « ESPE coquille vide »  ne sera pas entendue ; même si les représentants du Ministère de l’Enseignement Supérieur ont transmis avec un avis négatif  lors du CNESER du 8 janvier dernier, l’amendement du SNESup qui demandait que tous les personnels des IUFM soient transférés automatiquement aux ESPE. Dans le cadre des pourparlers locaux, chacun semble tenir ce transfert pour acquis.

    Dans les faits,  et quelles que soient les prétentions du “cahier des charges” national qui s’imposera aux masters d’enseignement, ce sera le programme du concours qui orientera les efforts des étudiants.  Le but affirmé des partisans de la réforme est de découpler le contenu des masters MEEF du contenu du concours. Il est à craindre qu’on se dirige vers un système où l’obtention du master sera considérée par l’administration comme preuve de la compétence du candidat dans sa discipline, tandis que le concours ne ferait “que le recrutement”, c’est-à-dire qu’il vérifierait les aptitudes au métier de professeur.  Cela paraitrait raisonnable, si l’on faisait l’audacieuse hypothèse qu’un étudiant frais émoulu de licence maîtrise vraiment les connaissances qu’on s’est efforcé de lui transmettre. Or cette logique pourrait aboutir au résultat désastreux suivant : le concours vérifiera les aptitudes professorales (mais comment, chez des jeunes qui n’auront eu qu’une expérience très limitée des classes ?) ; le master validera des connaissances — mais lesquelles, dans la mesure où le MEEF sera entre les mains des ESPE ?  Le résultat prévisible risque d’être le suivant :  les étudiants sauront de leur discipline ce qu’ils auront gardé d’une formation  de licence conçue en réalité pour un public qui se dirige vers l’université par défaut…

    La mastérisation était une mauvaise idée, à laquelle nous nous sommes opposés, et qui a fait naître d’inextricables difficultés ; toutefois bien des masters d’enseignements tels qu’ils fonctionnent actuellement, avec une forte implication tant des universitaires (“classiques”) que des personnels IUFM (et, éventuellement, des formateurs en contact avec l’enseignement secondaire) ont montré qu’ils pouvaient assurer une formation décente d’étudiants issus de cursus divers, malgré les lacunes parfois accumulées en  licence.  Le nouveau schéma ne peut guère apaiser nos inquiétudes. Il laisse prévoir le pire : des licences “light”,  combinées avec des  ESPE aux mains des anciens responsables d’IUFM et des concours réduits à la portion congrue. Bref, l’objectif de rendre à nouveau attractif le métier d’enseignant en le revalorisant semble contredit par les moyens mis en place pour y parvenir, qui, s’ils étaient mis en œuvre, aboutiraient à une grave dégradation du niveau des personnels recrutés pour enseigner dans les collèges et les lycées. Est-ce de cela que le pays a besoin ?

    Pascal J. Thomas, professeur de mathématiques à l’Université Paul Sabatier, Toulouse