Trois semaines après la déplorable affaire du Collège de France (colloque sur la Palestine préparé dans des conditions controversées, annulé par l’administrateur du Collège après intervention maladroite du Ministre, et tenu peu après dans un autre lieu), la collectivité universitaire est de nouveau mise en émoi par une affaire liée à la situation au Proche Orient.
Le 19 septembre dernier, vingt personnalités publiaient dans Le Figaro une lettre ouverte au Président de la République demandant que toute reconnaissance d’un État palestinien soit subordonnée à la libération des otages israéliens et au démantèlement du Hamas. Le lendemain, un professeur d’histoire médiévale de l’université Lumière Lyon 2, Julien Théry, reproduisait sur une page Facebook la liste et les photographies de ces personnalités, avec la mention : « 20 génocidaires à boycotter en toute circonstance », et un long texte (signé Sophie Tlk) dénonçant la « lettre de la honte » et l’action militaire d’Israël, « État terroriste ».
Deux mois plus tard, le 21 novembre, la dénonciation de cette initiative par la LICRA a créé une vive émotion et suscité de nombreux commentaires, certains demandant que l’auteur de ce post soit suspendu ou même exclu de l’université. Cette initiative a suscité en retour une déclaration de soutien. Intitulée « Contre un maccarthysme à la française : pour tous les Julien Théry à venir », elle a été publiée avec une longue liste de signataires. Le syndicat UNI a, de son côté, exhumé un montage photographique de nature clairement antisémite que le même auteur avait posté en janvier 2024. Après signalement auprès du procureur de la République, l’université Lyon 2 a annoncé, le 3 décembre, la suspension à titre conservatoire de M. Théry, pour des propos et un visuel jugés incompatibles « avec les valeurs de la République et de l’université ».
Cette nouvelle affaire illustre à son tour l’extrême polarisation des esprits depuis deux ans, dans le contexte de la guerre entre Israël et le Hamas. Elle met également en lumière les dérives de l’expression publique auxquelles cette polarisation peut donner lieu.
Il est parfaitement loisible à chacun d’émettre les plus vives critiques à l’égard d’une lettre au Président de la République qui fait porter au seul Hamas la responsabilité de « l’étau meurtrier impos[é] aux Palestiniens ». Tout autre chose est de qualifier ses signataires de « génocidaires », accusation que rien dans leur texte ne justifie, et de les désigner à un « boycott en toutes circonstances » dont nul ne peut dire quelles formes il pourrait prendre ni jusqu’où il pourrait aller. Nous sommes ici tout près d’une incitation à la haine, et à une haine étroitement ciblée.
Le professeur des universités, auteur de ce post, semble n’avoir mesuré ni le sens de ses paroles ni la portée de son procédé. Tout en dénonçant une « manipulation » de la part de la LICRA et en s’alarmant d’une « censure » et d’un « maccarthysme à. la française », les collègues qui le défendent évitent soigneusement de qualifier un tel procédé. Le tenir pour un geste anodin et légitime est pourtant une manière de préparer, pour notre monde académique et au-delà, le plus sombre des lendemains.
QSF tient à souligner que la liberté académique n’est pas ici en jeu car Julien Théry s’exprime en dehors de son domaine de compétence et d’expertise (il est historien, médiéviste). Il entend ici s’exprimer uniquement en tant que citoyen et citoyen engagé et user ainsi de sa liberté d’expression. Mais, dans des circonstances susceptibles de devenir plus graves encore que celles que nous connaissons, QSF rappelle qu’il importe, de manière impérative, de distinguer la libre expression des opinions, qu’il est essentiel de protéger, des prises de position pouvant revêtir un caractère diffamatoire ou contribuer, même indirectement, à encourager des actions violentes. Au-delà de l’image de l’université, c’est la préservation même de notre collectivité qui en dépend.